« Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ? »
(vers 309-310)
Du simple constat, le héros est passé à l'interrogation.
Mais chacune des postures de ce choix difficile est isolée.
La forme reste impersonnelle (« faut-il ») ;
Rodrigue ne prend encore aucune charge à son compte. Pourtant
l'ordre semble déjà inscrit en filigrane puisque l'interrogation
ne fait que reprendre l'impératif catégorique (inversé,
il est vrai) du vers 303 : « Il faut venger un
père... ».
Le chiasme est reproduit mais autour d'un nouveau vocable dérivé :
« impuni »/« punir ».
Après l'offense, le châtiment est envisagé.
Dans ces questions on perçoit enfin, au-delà de
l'indécision, la réalité du crime incontournable.
Les autres termes du chiasme sont en effet « affront »
et « père de Chimène »
: l'insulte et le responsable à provoquer et à châtier.
Les derniers mots de cette seconde stance font alors entendre plutôt
le nom de « père », alors qu'il
suffit de se reporter à la fin de la première stance
pour se rappeler qu'il était plutôt à ce moment-là
question de « Chimène ». Singulière
expression décidément, qui fait entendre tour à
tour chacune de ses composantes : « père »
(l'offense), « Chimène » (la maîtresse).
A la fin de cette seconde stance, c'est bien sur la question de
l'offense que l'attention de Rodrigue et celle du lecteur se concentrent.
La présence du « fer », évoquée
dans la troisième strophe, rappelle au lecteur la relation
métonymique du père au fils et la personnification
perçue au travers de l'adresse à l'épée
(donnée, rappelons-le, par le père à son fils,
dans la scène précédente) charge la métonymie
d'une forte valeur symbolique. Les questions se font alors plus
précises :
« M'es-tu donné pour venger
mon honneur ?
M'es-tu donné pour perdre ma Chimène ? »
(vers 319-320)
De la forme impersonnelle nous passons à l'interrelation
d'un « tu » et d'un pronom (encore) objet
« m' ». Le parallélisme des questions
est plus prononcé que dans la stance précédente.
S'opposent cette fois les seconds hémistiches de chacun des
vers. Le choix réside entre « venger »
et « perdre » (on se rappelle encore
une fois du vers 303), entre l' « honneur »
et « Chimène ». Et les adjectifs
possessifs ( « mon honneur », « ma
Chimène » ) offrent des valeurs divergentes.
Si la filiation a opéré et que Rodrigue s'attribue
l'honneur bafoué du père, la possession reste toutefois
objective, sans affect ; en revanche, le second possessif,
qui concerne cette fois Chimène, en même temps qu'il
rappelle la fidélité jurée, révèle
le lien d'intimité et l'affection profonde des amants. Nous
retrouvons là, sous une forme inattendue, les éléments
du dilemme,
« Noble et dure contrainte, aimable
tyrannie »
(vers 312)
L'expression transformée qui clôt la troisième
stance délivre quant à elle un ultime message, grâce
à la paronomase : Don Diègue en évoquant
« le père de Chimène »
(scène 5) a bien laissé entendre qu'il fallait « perdre
Chimène ».
Dans la seconde partie du monologue, les vers commentés
s'organisent d'une façon sensiblement différente.
Après les questions et les tergiversations précédentes,
Rodrigue propose, dans chacune des trois dernières stances,
une solution nouvelle et cela en établissant à chaque
fois une hiérarchie des valeurs. Ou, plus précisément,
il indique des choix diamétralement opposés entre
les stances quatre et cinq pour confirmer en définitive la
dernière des options, cela dans la stance finale. Le dilemme
cornélien se trouve ainsi résolu : ayant pris
conscience de la perte irrémédiable de Chimène,
Rodrigue se convainc de la nécessité de sauvegarder
« au moins » l'estime de son nom, pour
sa maison... et sa maîtresse :
« Allons mon âme ; et
puisqu'il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène. »
(vers 329-330)
La tentation du suicide dans l'économie même des
stances est de courte durée. Ce qu'il est plus intéressant
de constater, est le sursaut de Rodrigue, qui est passé de
la plainte passive et prostrée à l'action --- même
si pour le moment cette action vise à son anéantissement.
L'ordre impersonnel ( « ...et puisqu'il faut mourir »
) s'associe syntaxiquement à l'impératif ( « Mourons... »
), mode personnel, pour rendre compte de la sphère d'action
restreinte --- mais néanmoins délimitée par
le héros lui-même --- entre le devoir filial et l'amour,
entre la nécessité du sang et la détermination
d'un amant engagé.
L'adresse à l'âme dans le premier hémistiche
de l'avant-dernier vers s'inscrit bien encore dans le registre lyrique
et plaintif, et le geste est toujours celui d'un être « abattu »,
« égaré », mais l'articulation
dans la fin de la stance est déjà de l'ordre de la
réaction. En effet, les deux vers sont puissamment chevillés
par l'emploi de la conjonction « puisque »
et de la locution adverbiale « du moins ».
Ces articulations semblent déjà signifier autre chose
que la seule décision du suicide. Il faut pour cela bien
entendre (comme le fait d'ailleurs Rodrigue lui-même, au moment
où il prononce ces paroles ; ce qui explique sa réaction
dès l'attaque de la strophe suivante) le sens des mots d'articulation.
Le second hémistiche de l'avant-dernier vers impose la donnée
incontournable de la mort, valeur de constat qu'implique la conjonction
(« puisque » signifiant « étant
donné que » ). C'est d'ailleurs bien ainsi
que finalement, dans la dernière stance, Rodrigue rappellera
son destin :
« Que je meure au combat, ou meure
de tristesse »
(vers 343)
Le dernier vers introduit, lui, la restriction. Mais nous l'avons
dit, l'action enfin personnalisée ne peut encore être
que négative. Et pourtant cette restriction signale déjà
au héros l'indice d'un revirement inévitable. Rodrigue,
dans la même stance, quelques vers plus haut, a donné
lui-même les causes de ce revirement :
« J'attire ses mépris en
ne me vengeant pas »
(vers 324)
Du coup, en prononçant ces paroles : « Mourons
du moins sans offenser Chimène », il s'oblige
à penser à la vengeance. La restriction, ne pas offenser
Chimène, indique au moment même de la résolution
du suicide, la voie nouvelle, parce qu'enfin audible, de la réparation
nécessaire de l'offense, pour ne pas insulter... Chimène.
Paradoxalement, la stance du choix du suicide devient la stance
du revirement et du choix de la vengeance.
« Allons mon bras, sauvons du moins
l'honneur,
Puisqu'après tout il faut perdre Chimène. »
(vers 339-340)
Les places respectives des mots d'articulation se sont échangées
comme se sont échangés les enjeux. La restriction
est pour l'honneur, et le constat irréparable devient la
perte de Chimène : deux données maintenant inséparables.
Nous remarquons également que les impératifs se succèdent
dans l'avant-dernier vers, pour signifier l'action fatale ;
comme d'ailleurs la synecdoque du « bras »,
qui semble avoir évincé définitivement l'« âme »
et ses atermoiements lyriques. La forme impersonnelle, dans le dernier
vers, insiste sur la nécessité incontournable de la
perte de la maîtresse, et le sémantisme de la locution
adverbiale « après tout » (« tout
bien pesé ») vient sceller l'inévitable.
« Ne soyons plus en peine,
Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé,
Si l'offensé est père de Chimène. »
(vers 348-349-350)
La réflexion de Rodrigue arrive à son terme. En
fait, elle retrouve les expressions de la stance d'ouverture. Mais
les deux derniers vers de la première stance exprimaient
l'impossible conciliation entre les deux aspects contradictoire
du dilemme. Dans la dernière stance, les deux éléments
sont articulés, hiérarchisés. La restriction
a disparu et a été remplacée par une proposition
conditionnelle d'opposition. Mais, syntaxiquement, l'expression
reste subordonnée à la proposition introduite par
la seule conjonction qui demeure des précédentes articulations
(« puisque »). L'adverbe de temps « aujourd'hui »
signale également la manière dont Rodrigue envisage
le présent. L'embrayeur témoigne de l'urgence de la
vengeance, seule préoccupation immédiate. Le présent
de Rodrigue est celui de l'offense, si son avenir peut être
celui de la souffrance, de toute façon inévitable.
Sans doute peut-on voir dans la dernière expression, qui
clôt la stance la scène et l'acte, sinon une marque
claire de mépris envers son ennemi, du moins une distance
définitivement inscrite entre le héros et son adversaire :
l'absence de déterminant crée en effet cet écart
(« père de Chimène »),
d'autant plus marqué que, comparativement le père
de Rodrigue garde, lui, un déterminant possessif et familier.
Rodrigue a ainsi retrouvé son sang, son camp ; il peut
dès lors courir à la vengeance.
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